Cela m’arrive trop rarement, une ou deux fois par an seulement. La sensation d’être l’espace d’un instant redevenu un amateur, un presque débutant, un simple buveur de vins à la fois naïf et curieux. Voilà un agréable moment que je traverse toujours avec bonheur, comme si je planais sur un tapis volant en savourant un vieux disque des Doors ! Cet intermède, hélas trop court, me permet à chaque fois de retomber sur mes deux pieds, de me secouer les puces, de redonner du sens à l’air du temps. La dernière fois que ça m’est arrivé, c’était un lundi, au bar à vins « Les Indigènes », rue de La Cloche d’Or, à Perpignan, en compagnie des mes amis du Club du Verre à la Main, modeste association locale partie de Calce où j’ai toujours mon rond de serviette, même si je ne participe pas assez souvent à mon goût.
André Dominé, journaliste Allemand, lui aussi redevenu simple dégustateur...Photo©MichelSmith
Comme n’importe quel autre membre de cette assemblée d’aimables dégustateurs, Frédéric Auriol, Fred pour les intimes, qui se trouve être aussi un des associés de Chris aux Indigènes, avait suggéré et organisé cette dégustation ouverte à tous les membres à laquelle il suffisait de s’inscrire. Le thème ne m’aurait jamais effleuré l’esprit. Je dois avouer que c’est justement à cause ce thème, qui permettait d’explorer l’univers des Gamays d’Auvergne (on dit de ce Gamay qu’à l’origine il n’avait rien à voir avec le « noir à jus blanc » du Beaujolais) dans la mouvance des vins dits naturels, que j’ai accepté de partager la soirée avec cette bande de joyeux drilles de tous les horizons. Bien m’en a pris, car grâce à eux, j’ai revécu tout un tas de sensations initiatiques propres aux voyages sensoriels, dont cette excitation toute juvénile qui mène à la découverte de l’inconnu. Afin de respecter cette ambiance, je vous livre mes notes sans fards, telles quelles.
Des vins dits naturels, vendangés en tongs. Photo©MichelSmith
Pour nous lancer dans cette aventure bouteilles non aveuglées puisque nous ne connaissions rien à l’Auvergne vineuse, Fred nous a sorti un Pinot Gris 2010 du Puy de Dôme « vendangé en tongs » (c’est écrit sur l’étiquette), un Vin de Table de Pierre Beauger, à Montaigut-le-Blanc, au Sud de Clermont-Ferrand. Le nez est un peu beurré, aucun lien possible avec l’Alsace, plus avec la Bourgogne peut-être car on a de la structure, de la fraîcheur et du fruit, ainsi qu’une sensation de matière. Voilà un bon début !
Jeu de mains, jeu de vilains ? Photo©MichelSmith
Le premier gamay 2010, « Jeu de Vin », est celui de François Dhumes dont la vigne est posée sur le flanc de la colline de Corent, toujours au sud de la capitale auvergnate. Robe très pâle, un peu comme celle des Sancerre rouges de la première époque, nez difficile au départ (il ne s’arrangera pas par la suite), souplesse en bouche, je ne l’apprécie guère contrairement à d’autres membres du club… « La Bohême » 2007, de Patrick Bouju, toujours dans le même secteur, à 500 mètres d’altitude et sur une base de vignes centenaires, m’intéresse plus par son fruit, sa minéralité, sa profondeur et sa longueur. Le prochain, celui de Jean Maupertuis, « Les Pierres Noires » 2010, à Saint-Georges-sur-Allier, non loin de Cournon-d’Auvergne, présente un nez plus avenant fruité et épicé, robe plus soutenue, pas mal de mollesse en bouche avec quelques notes de cerise… Plus ferme, l’assemblage fer servadou et gamay de Nicolas Carmarans, ancien bistrotier parisien installé près d’Entraygues, dans le nord Aveyron, me paraît encore plus réussi si j’en juge par son énigmatique « H2 Facteur L2/R » 2007 à la robe presque sudiste tant elle est sombre. Joli nez bien ouvert sur la mûre, bouche large et souriante portée sur le fruit, beaux tannins, j’apprends que le vin est élevé en barriques de 2 à 3 vins.
Un vin de table du Facteur et un Fleurie masqué...Photo©MichelSmith
En guise de pause, Fred nous sert à l’aveugle un vin « pirate » que j’identifie comme étant un Juliénas ou un Côtes Roannaises. Il s’agit en réalité d’un beau Fleurie 2010 du Domaine de La Grand’Cour, travaillé en biologie par Jean-Louis Dutraive. Bien joué Fred !
Les naturistes Auvergnats ne manquent pas d'idées pour leurs étiquettes...Photo©MichelSmith
Arrive ensuite la deuxième vague de Gamays d’Auvergne avec le second vin de Jean Maupertuis (voir plus haut), une cuvée « La Guillaume » 2010 présentant une robe trouble, un nez plutôt moyen (je suis gentil…) et une bouche un peu pâteuse… Passons. Le vin suivant sera le mieux noté pour ce qui me concerne. C’est un 2008 nommé « Lulu » de Patrick Bouju, au Domaine La Bohême, à Glaine-Montaigu dans le Puy de Dôme (voir plus haut). Il s’agit de vignes de plus de 60 ans. Bizarrement, si le premier nez évoque plutôt le soufre, le vin en bouche se comporte avec éclat : de l’amplitude, un joli fruité tout croquant, une impression de fraîcheur et une belle finale légèrement poivrée, sans oublier une bonne longueur.
Pour moi, ce Vitriol "extra" a de quoi tenir ! Photo©MichelSmith
Servi en dernier et en carafe par Frédéric Auriol, le 2009 « Vitriol » de Pierre Beauger - le gars qui vendange en tongs (voir plus haut) – en intrigue plus d’un. La robe est légère et trouble avec des reflets légèrement orangés, mais la bouche ne déçoit pas car on ressent de l’épaisseur et la présence de beaux tannins qui incitent à la garde.
Photo©MichelSmith
Notre dégustation s’est achevée dans l’allégresse en compagnie de beaux produits du terroir amenés par les uns et les autres, un splendide magnum de Faugères « Tradition » 2009 de Léon Barral et un magnum toujours aussi réjouissant du Poiré de l’ami Bordelet. Tous les amateurs se sont donnés rendez-vous pour d’autres agapes en plein air le 24 Juin, sous les platanes du vieux Mas de Las Fonts à Calce. Pour ce repas (un cochon noir grillé est prévu) on viendra tous avec ses munitions que l’on fera partager à la table entière. Pour le simple plaisir de me retrouver en amateur parmi d’autres amateurs, je crois bien que j’irai !
Michel Smith
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