Tous les «followers» de ce site, comme l’on dit de nos jours, tous nos amis lecteurs-suiveurs-buveurs-mangeurs-amateurs-égratigneurs savent que j’aime TOUS les vins pour peu que je puisse les boire en large quantité sans avoir à me plaindre de quoi que ce soit. Mes amis sont affranchis du fait que je n’ai pas de chapelles autres que celles dédiées à Bacchus et que je n’ai pas d’ostracisme affiché à l’égard d’autres cépages en dehors de ce diable de Carignan qui commence à faire mon e-réputation.
Vous avez deviné tous, du moins je l’espère, que j’ai un penchant affiché plutôt vert olive pour les vins dits (je dis bien « dits ») bios (je sais, on devrait dire "issus de l'agriculture biologique") ou organiques, mais que je ne réfute pas pour autant les vins dits (je redis bien « dits ») conventionnels et que j’accepte de tremper mes lèvres dans des vins dits (oui, « dits ») natures ou naturels. Je bois volontiers du vin muté, du vin limé, du vin chaptalisé, ou du vin chauffé (en cas de crève), peut-être même sans le savoir du vin acidifié, voire aussi – qui sait - trafiqué. Tout cela pour dire que je suis du genre ouvert et même grand ouvert. Pour moi un vin est bon du moment que je vide le verre et que je partage le flacon sans me forcer ; que je l’ingère et le digère sans me cogner le crâne contre les murs quelques heures après, point pas tout à fait final.
Mais s'il y a une chose que je ne supporte pas, c’est le manque de cohérence. J’aime la contradiction, mais je ne dirai jamais par exemple que je suis contre les fumeurs puisqu’il m’arrive parfois de fumer un cigare. De même que je ne suis pas rugbyman sous prétexte que je regarde tous les matchs du Tournoi des VI Nations à la télé. C'est ainsi que je vais plus loin en m’adressant à Thierry Julien, président de l’AIVB-LR, association sudiste organisatrice d’une édition 2012 de Millésime Bio à Montpellier, manifestation fort réussie à laquelle j’ai participé avec bonheur et dont Jim nous a rendu compte dans ses deux derniers «posts», sans oublier Marc vendredi dernier et Hervé juste avant moi. Grand merci donc à Thierry Julien assisté d’une équipe qui a fait preuve d’un réel sens de l’organisation, chose peu aisée quand le succès frappe à votre porte et que les gens qui affluent en masse après vous avoir ignoré durant des années ne sont jamais contents.
©Alain Reynaud Pictures
Maintenant parlons du contenu. Dans ce salon qui comptait 600 exposants « certifiés », il me semble que depuis deux ans environ, 10 à 20 % d’entre eux n’ont vraiment pas leur place. Je sais en disant cela que je me mets pas mal d’amis à dos et que je m’expose à une volée de bois vert. Mais après tout, nos lignes sont également faîtes pour que tout le monde s’exprime. Donc, allez-y, défoulez-vous, n’hésitez pas à m’accuser de tout ce qui vous passera par la tête !
Comment concevoir, chers organisateurs de Millésime Bio, qu’un vigneron, qu’un négociant ou qu’une cave coopérative qui ne consacre qu’une partie infime de son activité à la culture de ses vignes en biologie, par exemple quelques milliers de bouteilles sur une production par ailleurs bien plus importante, puisse avoir sa place pleine et entière dans un tel salon où ses voisins les plus proches, eux, se consacrent exclusivement au travail des vins bios et vont même jusqu’à adopter une philosophie de vie conforme à l’esprit bio ? Comment un type peut-il avoir un discours en apparence éthiquement cohérent – mais commercialement efficace -, du style « Moi, Monsieur, je suis pour la protection de la planète et je vous en offre la preuve avec cette cuvée bio déclinée en rouge, blanc et rosé », alors que le même personnage ne prend qu’un risque limité dans ce choix et que le (très) gros de son activité est encore et presque exclusivement consacré aux vins dits « conventionnels », c’est-à-dire pour la plupart chargés de pesticides et d’intrants divers et variés dont il serait trop long à dresser la liste ici ?
Eh oui, j’en ai marre que l’on nous prenne pour des couillons ! D’un côté on a des journalistes supposés intègres qui se transforment en brillants hommes d’affaires du vin et de l’autre de soit disant viticulteurs sincères qui s’affirment défenseurs de notre qualité de vie et qui pourtant n’arrivent pas à se consacrer totalement à une viticulture propre tout en s’appuyant sur elle pour développer leurs ventes. Non seulement c’est du mélange des genres, mais c’est de l’opportunisme ! Le Salon Millésime Bio est devenu en quelques années bien trop gros pour qu’on puisse en faire le tour. La preuve : en trois jours j’ai eu un mal de chien à rendre visite à une soixantaine d’exposants pour goûter leurs vins alors que le salon en compte dix fois plus. L’année précédente on y acceptait encore les domaines qui n’avaient que deux années de conversion au lieu des trois requises par la loi. Logiquement, cette année, on en est venu à plus de sagesse en n’exposant que les domaines dûment certifiés. Pour l’avenir, à mon humble avis, il devrait y avoir un autre cap à franchir : celui où ne sont exposés que les domaines ou sociétés se consacrant exclusivement au bio. Question d’éthique, de logique, de cohérence, appelez ça comme vous voudrez.
Photo©MichelSmith
Matures & natures…
Autre thème, autre débat. Le site Winepaper.fr donne la parole au président de Millésime Bio, Thierry Julien. Dans cette interview que je vous invite à voir, rencontre filmée au cours du salon, il faut attendre près de deux minutes et la quatrième question pour entendre Thierry Julien s’attaquer aux vins dits « natures ». Et de déclarer en substance que ce ne sont pas des vins sérieux, qu’ils sont mauvais et qu’ils donnent une image faussée des vins bios. Cette réflexion que, je dois l’avouer, il m’est arrivé d’avoir par le passé m’a rappelé les années 1970 lorsque nous étions quelques happy few à boire les premiers vins bios. Ils étaient une grosse majorité de détestables, exactement comme il y a dix ans quand les « nature » ont commencé à essaimer de manière un peu brouillonne. Maintenant, si j’ose ce jeu de mots, les vins « natures » sont devenus « matures ». Certes, j’en conviens, il y a encore quantité de mauvais vins sans soufre, mais je puis affirmer ici, à l’issue de trois jours de dégustations non stop que les quelques vins dits « nature » (et il y en a chaque année un peu plus) que j’ai pu recracher lors du 19 eme salon Millésime Bio, que ces vins goûtés au début je l’avoue un peu à contre cœur, étaient ma fois excellents. Je suis sûr que Jim, comme Marc, qui participaient avec moi de manière assidue au salon peuvent témoigner de la qualité de ces vins au point que, personnellement, désormais, je réagis avec beaucoup moins d’appréhension que l’an dernier lorsque l’on me propose de goûter un tel vin.
L'Alsacien Jean-Pierre Frick, auteur de vins sans soufre, reçoit un prix des mains de Thierry Julien ! ©AlainReynaudPictures
Ce qui me choque dans la déclaration de Thierry Julien, c’est que ce monsieur qui m'a l'air fort sympathique au demeurant, n’a pas encore intégré le fait qu’un pourcentage de plus en plus important de ses confrères vignerons bios ont envie de se tourner vers des vinifications de plus en plus équilibristes. Après tout, ça les regarde, rien de plus logique à vouloir chercher et, quitte à décevoir les scientifiques, à repousser les limites. Les choses évoluent, les vins aussi et il faut savoir regarder en face ce que l’on croyait n’être au début qu’une simple mode, qu'une simple lubie. Comment se fait-il que Thierry Julien n’ait pas remarqué qu’ils étaient de plus en plus nombreux parmi les bios à explorer les vinifications sans soufre - Jean-Pierre Frick, par exemple, depuis 1999 -, allant même jusqu’à refuser de sulfiter la vendange (lorsque l’année le permet, bien sûr) et, pour beaucoup, d’ajouter du soufre à la mise en bouteilles ? Y aurait-il désormais une scission en train de naître au sein de l’association fondatrice de Millésime Bio ? Un groupe « pro » soufre et un « anti » ?
On ne peut pas être président d’un salon bio et faire en même temps publiquement la chasse à certains styles de vins élaborés par ses confrères participants, sinon à vouloir se tirer une balle dans le pied ! Alors, certes, pour se dire «nature» il n’y a pas de règle écrite, pas de contrôle, pas de certification, contrairement au vin dit «bio» sur lequel il y aurait d’ailleurs beaucoup de choses à dire… Choisir de vinifier un vin «nature» demande juste un peu de courage ou de volonté et il faut du cran pour savoir user de la technique afin de repousser les limites du vin. Pour preuve, beaucoup d’œnologues s’y mettent.
Émile Hérédia, du Vendômois, auteur d'une belle cuvée sans soufre. Photo©MichelSmith
Une chose est sûre : pour participer à Millésime Bio il faut certes être « certifié bio », sauf que « certifié » ne veut pas dire que l’on n'est pas libre de vinifier ses vins comme on l’entend. Du moment que le vin est bon, comme ce « Verre des Poètes » d’Émile Hérédia au Domaine de Montrieux, un formidable rouge issu de vieilles souches de Pineau d’aunis. Finissons-en avec les guerres de religions, avec ces disputes stériles qui divisent les amateurs et les vignerons. Pour ma part, c’est décidé depuis pas mal de temps : j’accepte volontiers les vins sans soufre... pour peu que je puisse les boire, bien sûr !
Michel Smith
Michel Chapoutier-Photo©MichelSmith
PS – Dans la sempiternelle guéguerre contre les « natures » et « sans soufre » de tous poils, mon ami Michel Chapoutier, qui n’a aucun scrupule de croire en Steiner, apporte son grain de poivre dans Decanter. Allez-y voir, c’est piquant, sans détour et pas très agréable pour les amateurs de vins "natures" !
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