Hervé, mon compagnon de blog, m’ayant volé (sans le savoir) mon sujet sur Lustau, je vais en profiter pour changer mon fusil d’épaule et répondre à ceux qui prétendent que je ne mets jamais les pieds dans les vignes et que je ferais mieux de les mettre plus souvent.
Au bout de nulle part, le petit paradis sauvage de mes nouveaux amis... Photo©MichelSmith
Finalement, cela tombe plutôt bien car je viens de faire une de ces rencontres que j’affectionne. En effet, il faut que je vous parle coûte que coûte de mes deux nouveaux amis, Carolin et Nikolaus Bantlin. Je les connaissais déjà un peu et j’avais évoqué sur cette même toile, à ses débuts, l’une de leurs cuvées fétiches, « Le Roi des Lézards », dans ma désormais célèbre rubrique dominicale consacrée au Carignan et que vous pouvez toujours relire ICI si le cœur vous en dit. Voilà, j’avais une envie folle de les revoir, de me familiariser avec leur histoire et d’en profiter pour redécouvrir Fitou, afin que je puisse vous en parler une autre fois. Une folle envie de crier mon amour pour des gens qui sont allés au bout de leurs rêve.
Nikolaus et Carolin, mes nouveaux amis... Photo©MichelSmith
Ce matin-là, lundi dernier, j’étais convié, en compagnie de restaurateurs venus de la Catalogne espagnole, à une balade dans leurs vignes. Figurez-vous que, 48 heures après, j’en rêve encore tellement ma tête est pleine de ces paysages minéraux battus par les intempéries. Rendez-vous tout en haut du village de Fitou (Aude) où sont installés Carolin et Nikolaus avec leurs deux jeunes garçons. Nous sommes rapidement entassés dans un vieux 4x4 paysan tout crotté et partons en route quelque part vers Opoul-Périllos (D.9) en direction du paradis. Puis, sur un chemin défoncé à main gauche, la piste nous conduit tout droit aux vignes des Blantin, le Plat de l’Œil, un sommet de 181 m d’altitude d’où la vue sur le golfe du Lion et le Roussillon est saisissante. Car, sans y prendre garde, nous avons traversé une frontière et sommes passés de l’Aude aux Pyrénées-Orientales, du 11 au 66 si vous préférez. Là se situent les vestiges du Mas Dach qui dominent une vaste cuvette de vignes de grenache, carignan, muscat et syrah « parce qu’à l’époque on nous disait qu’il fallait en planter »...
Pour le casse-croûte, ce bel abri contre la tramontane construit par les Bantlin. Photo©MichelSmith
Visite rapide des lieux qui abritent une ribambelle d’outils agricoles, dont deux vieux chenillards restaurés par Nikolaus, une grande table en bois, des bancs et de quoi faire des repas entre amis à l’ombre des figuiers. Un petit col à franchir et notre troupe, après une courte randonnée où chaque pas fait jaillir des effluves de thym frais, débouche sur un autre cuvette où le vert tendre des vignes tranche sur le gris des cailloux calcaires. Une aubaine, ces cailloux que Carolin et Nikolaus se sont empressés, au fil des ans, d'entasser en de petits murets, un peu comme ceux que l’on devine encore, par endroits, et qui servaient d’enclos pour rassembler les moutons que les espagnols venaient acheter jadis. Aidée probablement par les mains attentionnées de mes amis, la nature s’est progressivement nichée par endroits bien à l’abri au creux des murets. De froides goutes de pluie mouillent nos bras nus qu’une bourrasque de vent tente d’assécher aussitôt. De temps en temps, un bref rayon de soleil illumine le causse pierreux copieusement parsemé de buis et de romarin. Des rectangles de vignes entrecoupés de friches, çà et là quelques genévriers, une maigre pinède, des oliviers, des amandiers et des figuiers de toutes sortes parachèvent le décor. Carolin parle volontiers de ses sauges qu’elle a disposées un peu partout dans la rocaille et de ses ruches, sa dernière passion qui lui vient d’un ami apiculteur. De son côté, Nikolaus sautille tel un sorcier remerciant la pluie tant attendue. « Fantastique ! Génial ! » hurle-t-il à tue-tête alors que nous longeons ses vieilles vignes de grenaches gris impeccablement dressées à hauteur d’homme comme des rangées d’arbres nains. « Regarde comme elles sont belles… » me lance le sorcier dont le masque affiche le regard attendri d’un amoureux transi.
Nikolaus aime la pluie ! Photo©MichelSmith
Il semblerait que ces vignes qui se trémoussent au vent chuchotent parfois entre elles. Ça, c’est Nikolaus qui le pense. Il en est même convaincu, fier qu’il est, avec l’aide de Carolin, de les avoir redressé une à une comme des enfants abandonnés auxquels l’on réapprendrait peu à peu à vivre. Je ne vous l’ai pas encore dit, mais ce n’est pas un hasard si le domaine qui me reçoit dans ses vignes s’appelle « Les Enfants Sauvages ». Associés à un peu de grenache blanc, les grenaches gris sont les principaux responsables de la cuvée « Cool Moon », le blanc qui a fait l’admiration de tous au salon Millésime Bio il y a quelques années et dont le nom est inspiré par une chanson des Doors (paroles ICI et musique ICI), un des groupes musicaux préférés des Bantlin. Je pourrais vous parler des heures de ce couple étonnant - elle était architecte, tandis que lui dirigeait une fabrique de courroies - débarqué un jour à l’aube du nouveau millénaire. Ils s’intéressaient plus aux sports qu’au vin : le wind surf, le vélo et l’escalade faisaient partie de leurs passions. Un jour, sur un coup de tête, ils ont acheté une maison dans Fitou pensant en faire un point de chute pour les vacances. Puis on leur proposa cette vigne isolée qu’un vigneron local exploitait en fermage. Là ce fut le choc et Carolin, la plus sérieuse et la plus pragmatique du couple, dit à son mari : « C’est là que nous devons vivre ». Lui aussi était aux anges car il pensait exactement la même chose.
On en profite pour cueillir quelques tomates...Photo©MichelSmith
Ils décidèrent de se donner deux années pour liquider leur vie en Allemagne. Le vin ne faisait toujours pas partie de leurs priorité. Il fallait d’abord restaurer une maison dans le village pour loger la famille. Ils décidèrent de tout faire de leurs propres mains. « Simple, quand on ne savait pas comment installer les chiottes, on se renseignait dans les livres ou sur Internet », précise Carolin. Une fois la maison restaurée, ils en choisirent un autre, plus spacieuse, avec un beau jardin pour y mettre la niche du chien à côté du poulailler et pour commencer un beau potager, puis y construire une serre. « Pendant longtemps on a dormi dans les gravats », se souviennent les Bantlin. Chez eux, chaque pièce a son charme. Le bois brut et la pierre, les mosaïques, les vieilles poutres réhabilitées, les armoires retapées, tout a été fait de leurs mains, y compris le sauna dans lequel ils accèdent à partir d’un escalier partant de leur chambre à coucher.
Photo©MichelSmith
Lorsque la vigne fut libérée par le viticulteur qui, jusque là, en avait la charge, et qu’il ne restait plus que de menus travaux à faire dans la maison, Carolin et Nikolaus se mirent en tête de devenir vignerons. Pas facile en France de braver l’administration et de se lancer tout en encaissant les moqueries des voisins. Pourtant, ils l’ont fait, sans rechigner, sans se plaindre. Été comme hiver ils ont tout supporté tandis que leurs enfants construisaient des cabanes dans la garrigue. Pour s’installer jeune agricultrice, Carolin fit de nouvelles études et trouva un stage salutaire chez les Pithon, à Calce. Pour eux, ayant lu le livre de Nicolas Joly, il n’était pas question de travailler autrement qu’en biodynamie. Fort heureusement, tandis que Nikolaus potassait tous les ouvrages sur le sujet, ils sympathisèrent vite avec une brochette de biodynamistes convaincus du Roussillon dont les Gauby, Tom Lubbe ou Cyril Fahl qui les aidèrent beaucoup au début. C’est en goûtant le vin chez les uns et les autres qu’ils se décidèrent à vinifier, d’abord dans la cave d’un copain vigneron, puis chez eux dans une petite cave climatisée joliment aménagée non sans un grand sens de l’espace, de la circulation et de l’aspect pratique. Jusque dans le moindre recoin tout est soigné, tout est propre, tout est rangé. Le vin est vinifié dans deux magnifiques cuves tronconiques en ciment (Nomblot), élevé en cuve bois ou autre, tandis que le carignan a droit à un magnifique foudre autrichien de 17 hl que commercialise Thomas Teibert, également vigneron au Domaine de l’Horizon à Calce. Depuis peu, fidèles à leur philosophie de vie, ils assurent la mise en bouteille à leur rythme et en musique !
Photo©MichelSmith
Aujourd’hui, Carolin et Nikolaus, la bonne quarantaine, aussi infatigables et bourrés d’énergie qu’au premier jour, ne maquent pas de projets. Une chose est acquise, leur vignoble ne dépassera pas 7 ou 8 hectares car ils sont conscients qu’ils ont besoin de temps pour continuer à tout faire en duo, vendange exceptée, sans faire appel à des bras extérieurs. Leurs vins sont appréciés et ils écoulent leurs bouteilles sans problèmes entre la France et l’Allemagne. Ils commercialisent leur production (20.000 bouteilles) à un prix décent, entre 10 et 15 € selon la cuvée. Leurs vins sont aussi présents dans toutes les bonnes tables des environs.
Le matin aux Enfants Sauvages, avant le départ à la vigne. Photo©MichelSmith
Leur vœu le plus cher est de continuer à élever leurs enfants dans le bon chemin de la vie. On peut les croiser à vélo sur les petites routes des PO où ils vont rendre visite à leur fournisseur de compost ou à un ami vigneron, comme on peut les rencontrer un vendredi soir dansant frénétiquement chez Biquet, le restaurant branché de la plage de Leucate qui de temps en temps fait venir un groupe de rock du tonnerre de dieu.
Putain qu’est-ce qu’on est bien dans notre région !
Michel Smith
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires







Derniers Commentaires