À partir de ce lundi je vais vous conter l’étrange histoire d’un jeune type, le petit Pol Hochon, qui végétait au fin fond d'un bureau minable du Cadastre Viticole Informatisé, 12 rue du Bac dans
le 7ième arrondissement de Paris.
C’était un bon petit gars, gentil et serviable, mais un poil rêveur. Dans sa soupente, une fois terminée sa triste besogne, face à la neige de son écran gris souris, son esprit vagabondait. Le
petit Pol s’imaginait une autre vie, alors de nouveaux horizons s’ouvraient à lui et, fermant les yeux, tous ces ares et ces centiares de vignes, au lieu de les stocker sur le disque dur de son
ordinateur, il les accrochait aux flancs de coteaux pierreux s’offrant au Dieu soleil. Dans sa tête tout devenait fluide, lumineux, ici du Mourvèdre, là de vieux Carignan, plus loin des cépages
indigènes, oubliés, tel une ravaudeuse le petit Pol tramait, fil à fil, l’ouvrage d’une nouvelle vie lui permettant de s’échapper de la vraie si fade, si ordinaire.
Là-bas, tout au Sud, le jour se levait, devant lui son corniaud, Belzébuth, débusquait des perdrix froufroutantes, sous ses pieds, entre les rangs, le tapis enherbé exhalait des odeurs où se
mêlaient des parfums aux fragrances acidulées. Au loin, porté par la pureté de l’air du matin, le tintement des cloches d’un troupeau de brebis donnait au tableau qui s’offrait à son regard des
réminiscences d’enfance. Le téléphone grelotait. Le petit Pol redescendant brutalement de ses rêves, l’ignorait, se levait, enfilait son duffle-coat, éteignait le plafonnier, fermait la porte de
son bureau et, dans le couloir, en écoutant ses Paraboot crisser sur le lino délavé il pensait qu’ici ses pas ne laisseraient jamais d’empruntes. Fallait vraiment qu’il change de vie ! Plus
facile à dire qu’à faire pour lui affublé d’un père aussi pesant. Dans le métro bétaillère, les sans sourires et les pressés l’enserraient. Ça le déprimait plus encore. De nouveau il se réfugiait
dans la rêverie. Mal lui en prenait car son père s’y insinuait, s’y imposait avec sa grande gueule :
«Mon pauvre Pol t’es qu’un pauvre minus, qu’un gratte-papier sans envergure, qu’un
velléitaire enculeur de mouches ...» lui serinait-il à chaque fois qu’il s’obligeait à rendre visite à ses parents.
Le petit Pol laissait dire son père, le gros Paul Hochon qui avait passé toute sa vie à faire le président de tout et de rien dans plein de zinzins. Parfois ça le démangeait de le moucher, de le
remettre à sa place de putassier, de lécheur de bottes des puissants, de vieille pute prête à vendre son cul au plus offrant. S’il se taisait, c’était pour épargner sa mère, condamnée au silence
par la grosse outre, réfugiée derrière un éternel sourire, elle semblait toujours lui dire du fond de ses grands yeux clairs, ne t'inquiète pas mon fils :
«moi je sais mon fils qu’un jour tu
colorieras tes rêves et que tu feras de belles et grandes choses...»
Entre la saisie des parcelles de notre beau vignoble de France et de Navarre, le petit Pol Hochon surfait sur le Net à la recherche d'une âme sœur avec qui il ferait son bonheur. Avec candeur il
s'inventait des vies, trichait un chouia sur sa taille, s’était doté d’un pseudo très alléchant «danlapeaudejohnmalkovitch», se parait de professions improbables, s'octroyait en conséquence
des revenus confortables et, comme il était plutôt mignon notre petit Hochon, la moisson se révélait bonne sans pour autant qu’il ne se décidât à sauter le pas.
Dans le monde virtuel les mots lui venaient à la pelle, légers, hors le train-train du quotidien, mais lorsque la réalité le rattrapait, notre petit Hochon esquivait. Jamais il ne se rendait aux
rendez-vous que lui donnaient ses belles virtuelles. Chevalier de la barre haute le petit Pol attendait le grand jour où le hasard ouvrirait en grand une large fenêtre sur l'Amour, l'Amour bien
sûr avec un grand A. Pour lui, nul doute, son salut viendrait des femmes, d’une femme... alors il attendait qu’elle tombe du ciel, plus exactement de la Toile. à suivre...
Jacques Berthomeau
Derniers Commentaires