À l’est de Milano, pas très loin des grands lacs du nord de l’Italie, les bulles les plus en vues dans les bistrots et les restaurants ressemblent à s’y méprendre
au Champagne. Elles ne s’appellent pas « Prosecco », ni « Asti spumante », encore moins « Lambrusco », mais portent un nom connu des seuls Italiens :
Franciacorta. Pourtant, il suffirait d’un signe pour que tout le monde ici utilise le mot « Champagne » pour désigner les vins effervescents de l’appellation Franciacorta. Mêmes codes,
mêmes techniques, mêmes cépages (hormis le meunier côté Français ou le pinot blanc côté Italien), mêmes habillages, mêmes prix, mais pas le même terroir ni tout à fait le même climat, les vins de
cette appellation de 3.000 ha qui se veut sage – elle pourrait tripler sa superficie – assurent 80 % de leurs ventes localement dans une région riche où la force du Champagne est aujourd’hui
dépassée, Franciacorta oblige.
Photo©DR
À l’heure où je suis en Champagne avec mes frères de blog, cet article vous paraîtra quelque peu provocateur. Rassurez-vous : même s’il en a l’aspect, le
Franciacorta ne constitue pas une réelle menace sur l’Italie entière où le Champagne se porte très bien. Mais j’ai voulu profiter de mon récent séjour en Italie pour fraterniser avec les vins de
la ville où je me trouvais, Brescia. Franciacorta tient son nom des moines de Cluny qui avaient organisé dans la région une zone franche dont on retrouve la trace dans les écrits en 1277 sous le
nom de « Franzacurta ». En Europe, Franciacorta est un des rares mots qui désigne à la fois le territoire, la méthode de production et le vin. Côté bulles, il n’y en a que
trois qui pratiquent la seconde fermentation en bouteilles : Champagne, Cava et Franciacorta. Cette dernière s’étend sur un territoire de 19 communes de la province de Brescia, zone où
l’on peut produire aussi des vins « tranquilles » d’appellation Curtefranca, blancs ou rouges, souvent à partir de cépages internationaux tels cabernet et merlot.
C’est donc l’appellation Franciacorta qui, il y a quelques jours, patronnait la Conférence des Blogueurs Européens du Vin (#EWBC 2011#), laquelle se tenait dans la vieille cité de Brescia. On raconte que ce sont les riches industriels milanais qui ont porté les
débuts de cette DOCG. Les premières bouteilles de bulles naquirent aux portes de Brescia en 1961 chez Guido Berlucchi qui reste le plus
gros producteur en nombre de bouteilles (4,5 millions, mais pas tout en Franciacorta) et qui présentait ce 14 octobre un seul flacon sans millésime -
bien que baptisée « ’61 » - dans la catégorie « Satèn ». Un vin guère passionnant au demeurant. Si j’ai bien compris, « Satèn » est une marque adoptée par le
consorzio pour désigner des vins réservés à une clientèle moins exigeante, moins traditionaliste. Il s’agit en général d’un brut blanc de blancs
(souvent chardonnay, mais avec la possibilité de rajouter jusqu'à 50 % de pinot blanc), avec moins de pression (4,5 atmosphère au lieu de 6), millésimé ou pas, passé ou non en barriques. Les vins
doivent mûrir au minimum 24 mois en bouteilles avant dégorgement, contre 18 mois pour un brut sans année, 30 mois pour un millesimato et 60 mois pour
un riserva.
Les caves de Ca' del Bosco. Photo©DR
« On est plus sévère que chez vous ! », me lance non sans malice, le directeur du Consorzio per la Tutela qui regroupe 106 producteurs totalisant 13 à 14 millions de bouteilles de bulles par an. « Nous nous interdisons de
produire plus de 10.000 kg de raisin par hectare. En outre, nos bruts mûrissent 6 mois de plus qu’en Champagne et nos rosés 12 mois de plus ». Au passage, j'apprends que ces derniers, inexistants
il y a dix ans, comptent aujourd’hui pour plus de 12 % de la production.
Franciacorta est aussi la terre de Gualtiero Marchesi, l'un des papes de la cuisine
moderne en Italie officiant à l'Albereta, un Relais & Chateaux de grande renommée. Photo©OlivieroToscani
Attention, car les vins de Franciacorta, comme ceux de Champagne, ne sont pas donnés : il faut compter entre 15 et 25 € pour un honnête flacon. Vous voulez
frimer en débouchant une bouteille de Franciacorta ? Dans ce cas, choisissez un grand nom (beaucoup plus onéreux) se voulant l’égal d’un Krug ou Roederer. Parmi les vedettes,
Bellavista, qui m’avait impressionné lors d’une première dégustation dans les années 90 par sa haute tenue, est une maison toujours
aussi sérieuse. Que ce soit dans le domaine du non millésimé qui, outre le chardonnay, possède un peu de pinot blanc et noir, un vin que je trouve dense, complet et long en bouche, ou dans le
cadre du millésimé cuvée Vittorio Moretti 2004 (petite majorité de chardonnay, le reste en pinot noir) dégorgé en 2010, qui était à la fois classique et brillantissime. En revanche, je n’ai pas
été emballé par l’autre star du cru, Ca’ del Bosco, qui ne manque pas de classe dans la cuvée Annamaria Clementi 2003, mais déçoit quelque
peu avec son Satèn 2006 un chouilla vert et manquant d’enthousiasme.
Photo©DR
Sinon, je vous recommande chaudement le rosé brut sans année de Barone Pizzini, un vin vigoureux,
efficace, marqué par une belle acidité. Tout comme celui d’Elisabetta Abrami, l’un des plus pinot noir (70 % !) si j’ai bien
compris l’Italien : une certaine élégance et un fruit bien présent. Castello Bonomi m’a présenté un « Cru Perdu »
(en Français dans le texte) rehaussé par 30 % de pinot noir, riche, dense et marqué par de jolies notes de miel, ainsi qu’un « Satèn » de pur chardonnay joliment porté sur le fruit.
Élégance encore avec des notes grillées pour ce 2006 « Essence Brut » d’Antica Fratta, suivi par un « Essence Rosé »
particulièrement persistant. Cola Battista a réalisé un 2006 frais, légèrement crémeux, droit et vif. Beau brut sans année chez
Ferghettina dense, vif, petite touche noisette en finale. Joli brut aussi chez
Enrico Gatti (5g de sucre contre 6 g d’acidité) explosif, dense et long, hormis d’une légère amertume. Son « Nature » (1,8
g de sucre) est fin et frais jusqu’en finale. Vignenote se distinguait aussi par un « Satèn » 2007 franc et charmeur, doté
d’une belle petite longueur. Beau « Satèn » non millésimé et pur chardonnay chez Villa Crespia Muratori.

La bellissima Lucia Barzano... et son frère Giulio se préparent pour une partie de campagne... Photo©DR
Pour montrer l’intérêt qu’ils portent envers les blogueurs venus du monde entier, les maisons de Franciacorta s’étaient rassemblées en quatre groupes pour mieux
nous recevoir dans une des belles propriétés afin de nous donner l’occasion de tester les accords mets et vins. Je faisais partie d’un groupe accueilli de fort belle manière chez Lucia et son
frère Giulio Barzano au sein du Domaine Il Mosnel, une propriété de 40 ha en activité depuis 1836.
Lucia, qui assistait aussi à la conférence en tant que blogueuse, m’a raconté qu’avec son frère elle
produisait 7 cuvées différentes dont deux rosés. J’ai beaucoup apprécié son « Pas Dosé » (encore une fois en Français dans le texte, elle a aussi nommé un de ses rosés
« Parosé ») qui semblait être bâti pour un saucisson chaud tant je l’ai trouvé dense, plein, brioché à souhait et surtout très frais en finale. Le « Satèn » 2007 était dense,
ferme et charnu, tandis que le rosé brut était parfait de droiture et d’amplitude.
La belle Lucia a semble-t-il été ravie d’accéder à ma demande de nous faire goûter un vieux millésime : ce fut un très beau 1990 dégorgé en 2005 et encore
plein de jeunesse. Mille grazie Lucia !
Michel Smith
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