Dans la tête bien remplie de beaucoup de gens qui se disent tout connaître du vin, il y a le type persuadé que le vigneron a une vie de rêve, qu’il roule en
Maserati (j’en connais au moins un dont c'est le cas !) et qu’il passe son temps à péter dans des coussins soyeux cousus de fil d’or.

Le Canigou veille sur le Puig devenu Puch. Photo©MichelSmith
Loin des fanfaronnades sempiternelles sur le bio et le pas bio, sur la biodynamie, le sans soufre ajouté ou le presque pas soufré
qu’il-est-super-bon-vu-qu’il-est-nature, loin des idées reçues, je me suis retrouvé ce week-end projeté sur le terrain de notre propre vigne du Puch, à Tresserre, avec mes amis associés, trois
venus de Paris et trois des Pyrénées-Orientales, plus deux « petits jeunes », comme on dit, Léa et Stanislas, soucieux d’apprendre et tellement excités à l’idée d’en découdre que cela
faisait plaisir à voir. On avait de la chance : il ne pleuvait pas, et ne neigeait pas. Et là, vieux con de journaliste « qui n’a toujours rien compris au vin et qui ne mets jamais les
pieds dans la vigne » (ça c’est pour ceux qui cherchent toujours à nous donner des leçons) jouant au vigneron, je n’en menais pas large. Oh, ce n’était pas ma première campagne de taille,
loin de là, puisque mes classes remontent à Banyuls, années 90, mais ce quatrième hiver sur le Puch, vue lumineuse sur un Canigou encore plus somptueux que d’habitude, restera à jamais gravé dans
ma mémoire.
Léa et Stanislas découvrent la vigne. Photo©MichelSmith
Tiens donc, pourquoi, me direz-vous ? La raison est simple. Seulement moins 4° peu avant 8 h ce samedi (moins 10° ressentis), mais une tramontane vicieusement
glaciale capable par moments de transpercer nos tenues polaires, le tout sous un soleil radieux, mais les doigts quasi gelés, le nez coulant à flot et les yeux en larmes, nous sommes venus à bout
de quelques rangs de carignan paumés dans les Aspres à hauteur d’un sol gelé avec le golfe du Lion au lointain, la chaîne des Albères en face de nous, les Pyrénées et les Corbières dans le cul,
le vent aussi d’ailleurs ! Pour des raisons indépendantes de ma volonté (j’avais une bonne excuse médicale), j’ai désarmé au bout d’une heure, trop content d’aller faire les courses au
marché de Thuir puis de jouer la cantinière avant d’assembler les cartons qui allaient nous permettre dans l’après-midi de mettre sous film et en palettes nos quelques 1.500 flacons de 2011,
notre troisième millésime, fraîchement embouteillés, étiquetés et dûment capuchonnés de « capsules congé ». Petite pub au passage : il ne sera pas en vente avant l’été.
Isabelle Raoux, Domaine des Demoiselles, mesure notre vin cet automne. Photo©MichelSmith
Lorsque nous nous sommes tous retrouvés à la pause déjeuner dans le gîte du Domaine des Demoiselles, pas loin de notre vigne, nous nous sommes fait peu ou prou la même
remarque, la même analyse : « Putain, on ne s’en rend pas compte, mais qu’il est dur ce métier de vigneron ! » Quelques uns d’entre nous, les plus courageux, sont retournés à la
vigne, d’autres étant réquisitionnés d’office pour l’habillage et l’empaquetage de notre petit dernier. En rentrant chez moi le soir, fourbu, les muscles ratatinés, je me suis dit que ce que nous
venions de faire à plusieurs sur un seul hectare et sur un terrain plat, d’autres vignerons le font seuls – au mieux s’ils peuvent se le payer en compagnie d’un ou plusieurs employés - sur une
propriété multipliée par dix voire souvent beaucoup plus avec parfois des pentes à vous couper le souffle. Comme moi, mais en plus compliqué lorsque leur gamme comprend plusieurs cuvées de
cépages différents ou d’appellations différentes, ils doivent se coltiner la paperasse et les affres des formulaires à remplir pour faire plaisir à nos chers fonctionnaires qui les attendent bien
au chaud. Ils doivent en plus, dans le désordre, traiter, labourer, écimer, que sais-je encore. Ah oui, bien sur, soutirer, pressurer, élever, assembler. Puis il leur faut commander la matière
sèche, établir des fiches de paye, vendre, voyager, livrer, discuter…
François Douville, Domaine Les Conques, dans nos vignes prêt pour la taille (électrique !). Photo©MichelSmith
J’allais oublier la famille, les enfants, les vacances, la santé des uns et des autres, la voiture qui ne veut pas démarrer, le tracteur qu’il faut faire réparer,
la vie de tous les jours, quoi. Avec en plus la cuisine, la lessive, le ménage, les disputes inhérentes à la vie de couple, le chat, le chien, le poisson rouge. Mes camarades et moi, dont
certains, moi le premier, aimeraient parfois que l’on agrandisse nos activités (pourquoi pas un peu de blanc ? Et si on faisait du rosé ?), nous sommes arrivés à la conclusion, en dépit
d’une certaine expérience, que le métier de vigneron était en réalité un métier de chien. Un métier de chien ? Pas tout à fait. Car en en parlant avec Isabelle et Didier qui abritent notre
cuve et surveillent notre vin jusqu’à sa mise en palettes au Domaine des Demoiselles, en parlant aussi avec François Douville, un autre voisin (Domaine
des Conques), qui nous aide à soigner notre vigne alors qu’elle était au bord de l’arrachage il y a trois ans, on constate que si les vignerons sont crevés et qu’ils débordent
d’activités, ils n’en sont pas moins ravis d’avoir choisi ce métier. Pour eux, comme pour de nombreux autres rencontrés ces temps-ci dans les différents salons professionnels, « c’est le
plus beau métier du monde ! »
Retour au Puch ou rangement des cartons ? Photo©MichelSmith
Cela dit, il faut désormais faire avec une autre occupation qui prend de plus en plus de place dans la vie vigneronne. Celle-là, j’imagine, s’opère le soir ou très
tôt le matin, lorsque la vigne vous laisse du temps. Ce petit travail supplémentaire est intellectuel et consiste à entretenir un blog. L’excellent site BourgogneLive (« Un pied en Bourgogne / Un pied sur le Net ») que je recommande chaudement tant j’ai pu constater qu’il est le fruit d’un
travail très professionnel, m’a fait entendre la voix de Lilian Bauchet, un « néo-vigneron » comme on dit qui, dès le début, s’est attaché
à décrire sa vie vigneronne dans son blog. Écoutez-le voir, ça vaut son pesant de gamay et cela montre combien un vigneron, homme ou femme, est seul et combien la communication est devenue primordiale dans la vie
vigneronne. Tenez, au passage, allez feuilleter aussi Lilian sur son blog.
Que de banalités soupireront certains lecteurs… Rien à ajouter, diront les autres. Certes, le constat que je viens de rédiger n’est pas nouveau. C’est un texte que
je vous livre là, brut de décoffrage, comme on dit, une simple pensée qui n’a vraiment rien d’original. Reste que, lorsque l’on ouvre une bonne bouteille avec des amis, ou lorsque l’on commande
un vin au restaurant, on serait bien avisé, à défaut d’avoir une pensée fugitive pour le vigneron, d’évoquer ne serait-ce qu’un tout petit peu tout le travail que cette bouteille représente. Et
avant toute chose cesser, à chaque fois que l’on déguste un grand Languedoc ou un beau Roussillon, ou même un génial Sud-Ouest ou un vaillant Loire, de critiquer son
prix !
Michel Smith
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